Mes premiers intérêts pour  les mathématiques datent  de la classe de troisième. D’une part, j’ai eu cette année là au Lycée Marcel Roby à Saint Germain en Laye   un professeur de mathématiques absolument remarquable (Monsieur Souchant) et d’autre part j’ai commencé à bénéficier du soutient de Jean Bernay. Au début de la guerre, J. Braun d’origine hongroise était étudiant en mathématiques "générales"  à Paris. Puis il a rejoint les maquis et pris le nom de Jean Bernay. Blessé à Allans sur le flan sud du Vercors, caché à l’Abbaye d’Aiguebelle, il a ensuite participé à la libération de Valence. A son retour à Paris il était sans ressources et mes grands parents lui ont offert leur soutient avec  un logement dans la  "chambre de bonne" de l’appartement. Après des études inachevées à SUDRIA il avait rejoint d’anciens compagnons du maquis (dont son chef  Gilbert Paris un polytechnicien)  chez Dassault et collaborait au dessin de l’Ouragan.

Très régulièrement j’allais dîner  chez mes Grands Parents. Ils invitaient Bernay qui après le repas, toujours attiré par les mathématiques m’initiait au "calculus": Fonctions, dérivées intégrales. Pour moi les mathématiques ont commencé par l’analyse avec en filigrane l’application aux sciences de l’ingénieur. Ce n’est sûrement pas sans relation avec mes orientations ultérieures.

Les classes préparatoires n’ont pas été faciles pour moi. Dans les concours, l’accent est beaucoup trop mis sur la rapidité comme dans tout le système éducatif français. Quand maintenant je regarde des sujets de mathématiques du baccalauréat je connais bien sûr leur contenu et je sais les réponses mais je serais absolument incapable de rédiger ces réponses (ou même simplement de les recopier) dans le temps alloué aux malheureux candidats.

Heureusement pour moi la recherche ne se fait pas dans la précipitation et pour y accéder j’ai eu l’énorme chance d’être admis  à l’ Ecole Normale. Ce n’est pas mon propos d’évaluer le rôle présent et encore moins futur des grandes écoles dans la formation des jeunes (surtout scientifiques) français. Beaucoup a été écrit et le sera encore sur cette exception  française (cependant pas sans certaines similitudes  avec les "collèges" britanniques).

Mais je dois dire que pour moi cela a été le paradis. L’établissement était,  conformément à   sa réputation,  libéral  et bien avant que cela ne devienne une idée à la mode complètement pluridisciplinaire. Le directeur de l’époque Jean Hyppolite n’était pas pour rien dans l’ambiance qui régnait dans les lieux.  Dans son discours de bienvenue,  il avait dit en substance que si nous réussissions dans nos études tout nous serait permis. Il  nous demandait seulement  de ne pas faire profiter de la cantine (le pot) des personnes extérieures  (des gouamards) sans qu’ils ne payent. Ceci pour ne pas mettre en difficulté les finances de l’Ecole.

J’ai la chance d’avoir comme "caïman" (à l’époque le  poste de "caïman" permettait aux élèves les plus brillants de rester quelques années de plus à l’Ecole à condition d’encadrer les plus jeunes) Adrien Douady. Il savait combiner l’humour avec la générosité, nous inculquait à la fois la rigueur mathématique et la confiance nécessaire à l’apprenti chercheur. Il incarnait parfaitement l’esprit de liberté des lieux.

La pluridisciplinarité n’était pas quelque  chose d’organisé  elle allait de soi et résidait simplement dans le fait que des élèves de toutes disciplines vivaient ensemble causaient ensemble et côtoyaient des enseignants de tous domaines.   

A cette époque les  Ecoles Normale (sauf l’ENSET) n’étaient pas mixtes Ulm et Saint Cloud pour les garçons Sèvres et Fontenay pour les filles et même s’il était toléré de partager sa "thurne" avec une amie, une compagne ou une épouse nous étions pour l’essentiel entre garçons. Quitte à choquer les dames merveilleuses que j’ai la chance de rencontrer au cours de ma vie je constate que ces conditions de vie masculine ont contribué à la fois à la compétition, à la camaraderie et à la merveilleuse ambiance des lieux.

Nous nous trouvions donc dans de parfaites circonstances pour forger aussi bien dans le sein de l’Ecole qu’à l’extérieur (dans ces années la population étudiante était moins fournie qu’à présent et les établissements moins nombreux et plus concentrés au quartier latin et ainsi les contacts au sein de notre génération d'étudiants étaient faciles et naturels) de solides amitiés.

Nous avions une confiance absolue dans l’école laïque, la science et l’élitisme républicain. Dans ce cadre la pratique des sports de montagne (CF la photo du passage d’une rimaye avec Jean Piere Labesse en redescendant du Requin) et en particulier de l’escalade était pratiquement la règle comme d’ailleurs les activités militantes.

Sans engagement formel j’ai été très près des mouvements gauchistes. A cette époque les issues étaient les guerres coloniales, après l’Indochine, l’Algérie et le Vietnam avec leurs cortèges de   racismes. En contrepartie les révolutions chinoises et cubaines  avaient nos sympathies sans réserves.

Beaucoup de gauchistes n’ont jamais lu sérieusement ni Marx ni Trostky ni Lénine. Mais il  nous semblait que face à ces issues, avec  une  classe politique française   disqualifiée par Vichy et un peu trop rapidement amnistiée à la libération (Papon, Bousquet), avec des dictatures survivant  en Espagne et au Portugal,  que la direction du parti communiste français ne remplissait pas son rôle sans pour autant pratiquer la moindre démocratie interne.

Alors être "Italiens" comme étaient désignés les membres de l’UEC qui souhaitaient que le PC français s’inspire plus de la démarche du PC italien, Trostskiste, Castriste ou Maoiste pourquoi pas ???

Quant à moi, de cette période je garde toujours en mémoire les couplets si émouvants du champ des partisans et de l’Internationale avec cette phrase si juste:

"Il n’est point de sauveur suprême ni Dieu ni César ni tribun." LA SUITE....